Uruguay: Au cas où la dictature reviendrait

Uruguay: Au cas où la dictature reviendrait

Sa famille a été meurtrie pendant la dictature en Uruguay. Les militaires et les politiciens de droite qui ont tué son grand-père sont en prison, mais dans des conditions totalement différentes de celles que les membres de la famille emprisonnés ont dû vivre. Maintenant, il veut qu'Ana Valdés lui apprenne le suédois. Elle réfléchit sur l'arrière-plan de ce désir et une possible explication subconsciente.

Pedro vient me voir demain. Il est beau et talentueux, et veut apprendre le suédois. Je lui demande pourquoi et il répond pourquoi pas? J'ai vu tous les films de Ingmar Bergman, ma sœur a étudié en Suède et je lui ai rendu visite à quelques reprises. Donc, je veux en apprendre assez pour pouvoir parler avec ses amis!

Il est le fils d'une amie qui avait disparu à Buenos Aires pendant la dictature militaire. Heureusement, elle a survécu, et à la différence de tous les trente mille disparus, elle a été envoyée en Uruguay comme prisonnière. Le garçon, le petit Pedro, a été caché par un voisin et a évité le sort de nombreux enfants qui ont été vendus ou donnés à des militaires sans enfant.

Zelmar et Elisa

Zelmar et Elisa

La grand-mère est allée à Buenos Aires et après quelques mois, elle a retrouvé le garçon et l'a ramené à Montevideo. La grand-mère, Elisa Dellepiane, était mariée au sénateur Zelmar Michelini, qui a fui de l'Uruguay en Argentine pendant la dictature et a été assassiné par un commando uruguayen, dans le cadre du plan Condor. Les plus âgés de leurs dix enfants ont été emprisonnés, et les plus jeunes ont été surveillés par la police et l'armée pendant de nombreuses années.

Ils rappellent un peu la famille Kennedy, ils sont beaux, talentueux, et provenaient de la classe supérieure uruguayenne. Mais, contrairement aux politiciens traditionnels qui défendaient la classe supérieure et les propriétaires, les Michelini ont été des partisans du Front élargi, Frente Amplio, et ont refusé d'accepter le régime civilo-militaire qui a dominé l'Uruguay entre 1973 et 1985. De son siège au parlement, il a accusé les militaires de torture et d'autoritarisme. Lorsque le Parlement a été dissous et les partis politiques interdits, il a craint pour sa vie et est allé à Buenos Aires avec certains de leurs enfants.

Hector Gutierrez Ruiz, président du Parlement au moment du coup d'État en Uruguay

Hector Gutierrez Ruiz, président du Parlement au moment du coup d'État en Uruguay

Michelini a été tué avec un autre législateur uruguayen, Hector Gutierrez Ruiz. Pedro ressemble au grand-père qu'il n'a jamais vu, il pleure chaque fois que quelqu'un l'évoque. Michelini est devenu une icône et les militaires et politiciens de droite qui ont ordonné son assassinat sont parmi les rares membres de la dictature uruguayenne en prison.

Ils sont détenus dans une prison de luxe où ils peuvent recevoir des visites, où ils mangent des repas préparés à la maison et ils ont accès à la télévision, à des ordinateurs et à des livres. Nous qui avons été prisonniers politiques ici nous souvenons de nos propres prisons, où nous avons vécu sans contact avec le monde extérieur et où nous avons été torturés et harcelés.

"Aucun de nos bourreaux ne doit être dans une prison similaire et être soumis au même traitement que nous."

Je demande à Pedro s'il ne veut pas se venger, sa famille a été détruite au cours de ces années sombres. Il me sourit et dit: "Non, pas de vengeance, mais bien sûr, peut-être que je veux apprendre le suédois pour des raisons subconscientes de sécurité : au cas où la dictature reviendrait, ce serait bien d'avoir un pays où s'enfuir".

Ana Valdés
Traduit par  Fausto Giudice