Avec The Ship, Brian Eno laisse ses illusions au fond de la cour

Avec The Ship, Brian Eno laisse ses illusions au fond de la cour

Pas souvent enclin à se répéter, Brian Eno dégaine poutant, avec son dernier album The Ship, un clin d’œil à Gavin Bryars et à son Sinking of the Titanic, la première référence de son label "Obscure" parue en 1975. Mais ce n’est pas tout.

«J’étais tellement heureux de pouvoir chanter si grave que je n’ai pas hésité. Mais pour chanter correctement, il fallait que je chante des sons en “o”. Tous les mots qui me sont venus en tête – “roll”, “go”, “flow” – m’ont ramené vers l’océan.»

Toujours en quête de nouvelles pistes sonores, Eno bricole, tâtonne jusqu’à trouver le fil, à l’intuition, de ce qui va l’aider poursuivre et créer une œuvre conséquente, voire un album qui se tient. Et c’est en lisant des livres d’histoire sur le XXe siècle qu’il en est arrivé à se focaliser sur le Titanic et la fin de l’ère de prospérité anglaise des années 1910 qui marque d’après lui, l’émergence du monde moderne et des ses étranges diffractions.
 
Poursuivant dans ce registre, il avouait à Olivier Lamm de Libération ce qui suit: "Ce qui m’intéresse dans l’image du navire, c’est une communauté bâtie de toutes pièces, où nous acceptons de vivre ensemble pour entreprendre un voyage dans un milieu imprévisible et chaotique. C’est une métaphore parfaite de la manière dont nous menons nos vies. La mer est le lieu où l’homme peut entrer en communion avec les éléments, où y mourir. C’est le lieu de la vie et des catastrophes."

Mais en plus de ces considérations sur le peu de réalité disponible et de l’organisation du chaos qu’elle sous-tend, il applique aussi à cet album beaucoup des techniques de spatialisation sonore qu’il utilise généralement dans les installations pour lesquels il reste un pionnier respecté.

L’album se joue en se nouant et se dénouant au fil de climats envoûtants et d’échos mélancoliques, de temps suspendus et d’ambiances souvent dark sur la longue suite de plus de vingt minutes d'ouverture "The Ship". On y assiste souvent à des temporalités distordues au fil d’un long récitatif d’Eno qui narre le naufrage du Titanic, les sons se fondant pour glisser peu à peu dans une horreur suggérée avec une économie de moyens redoutables, puisque la construction sonore va s’amenuisant peut à petit pour finir par ne révéler que quelques boucles jusqu’à la fin du morceau.

La suite intermédiaire de « Fickle Sun » est elle consacrée à la Grande Guerre en trois parties s’intéressant à ses enjeux, au patriotisme, avant que l’acteur Peter Serafinowicz n’en vienne détruire les illusions, en affirmant que l’Angleterre de la période a terminé sa période de domination du monde et de stabilité avant 1914. De là à envisager une Histoire cyclique, il n’y a qu’un pas…

Mais c’est un Eno narquois qui termine, aussi en hommage à David Bowie et Lou Reed, son album avec une somptueuse reprise du I’m Set Free, issu du troisième album du Velvet Underground ; le groupe qui lui a fait abandonner ses études d’art pour faire de la musique. Une adaptation réorchestrée avec violons et piano, en lieu et place du dénuement de l’original guitare, basse, batterie, mais qui réaffirme quand même : «  Je m’étais bercé d’illusions, mais ça va beaucoup mieux. Tellement mieux même, que je suis prêt à en endosser d’autres… »

Serions-nous condamnés à vivre au son du Guignol’s Band ?  Bel album, un des plus signifiants de son compositeur depuis longtemps.

Brian Eno - The Ship ( WARP)