Alan Watts et le psychédélisme zen de 1962 (et en musique, s'il vous plait)

Alan Watts et le psychédélisme zen de 1962 (et en musique, s'il vous plait)

Contrairement aux idées reçues, le psychédélisme ne commence pas avec les Beatles et Timothy Leary en 1966, mais il essaime doucement au fil des années 50 avec des gens comme Aldous Huxley, Gerald Heard et Alan Watts qui vont le propager auprès d'Allen Ginsberg et des beatniks pour donner lieu à la pop culture qui s'ensuivra.

Les recherches et la culture psychédéliques existaient depuis des décennies, mais seulement pour groupe de jet-setteurs, intellectuels de renom et chercheurs qui parcouraient l'axe majeur de l'après-guerre, entre Londres, Boston, New York et la Californie. Ces universitaires bohèmes assez ésotériques se nommaient : Gerald Heard et Aldous Huxley, des intellectuels qui ne rechignaient jamais à intégrer expériences de mescaline et de LSD à leur déjà vaste connaissance de l'Orient de l'Occident. Des gens pour lesquels l'ingestion de ces substances relevait plus de la mise en route du matin par un café serré du commun des mortels qu'à une attente futile d'effets chamarrés et de couleurs liquides.   

L'expatrié anglais Alan Watts était déjà célèbre en Californie comme conférencier et esprit libre quand il rencontra ces gens-là, qu'il aurait aussi bien pu croiser dans les universités anglaises. Ses aînés s'intéressèrent à lui en tant que connection avec la beat generation, tenant d'un esprit d'après-guerre, quand eux-mêmes, tranquilles révolutionnaires de l'esprit, avaient plus leurs influences du côté de TS Eliot et du Bloomsbury Group des années 20/30. Et quand Watts se décida à porter le flambeau de l'acide, quelques années durant, il servit de connecteur à de nombreux mondes jusqu'ici séparés, ceux d'Oxford et de North Beach, de Londres et de San Francisco. Allen Ginsberg fit de même et leurs efforts conjugués donnèrent naissance au psychédélisme et à la pop-culture du milieu des années 60. L'ouvrage de référence de Watts est le mince volume intitulé "Cosmogonie joyeuse" sorti en 1962, qui s'avère une relecture avec des variations personnelles des "Portes de la Perception" d'Aldous Huxley ; en une approche plus directe et concrète, quoiqu'aussi prodigieuse, quand tous deux sont des pierres angulaires de la culture psychédélique.

Ce qui est resté caché de longues années, c'est ce disque enregistré aussi en 1962, titré "This is IT" avec Alan Watts aux incantations, Roger Somers - batterie et chant, Leah Ananda au conga, Joel Andrews au falsetto, Henry Jacobs au piano et au bugle et William Loughborough au marimba et au lujon.

Le lujon

Le lujon

Totalement atypique à  sa sortie sur lelabel MEA, sur lequel Watts avait déjà enregistré en 58 et 59, on pourrait le qualifier de premier album tribal-acide. Le propos en étant de laisser la musique surgir spontanément, en étant sous influence, tant cela sent le rituel psychédélique à plein nez, comme cela est évoqué dans sa Joyeuse Cosmogonie qui veut qu'on s'approche du zen, par un lâcher-prise du monde. Soit l'équivalent du fameux Turn in de Leary. 

D'incantations en rappels de la culture japonaise, de variations beat ; façon Kerouac improvisant sur du jazz dans Pull My Daisy , ou de polyphonies rythmiques dont Frank Zappa tirera plus tard la dernière face de son Freak Out de 1966 avec "The Return of the Son of Monster Magnet , on navigue en pleine lysergie joyeuse. Un peu comme le tentait à la même époque La Monte Young avec son Theatre of Eternal Music. Mais cet album possède quand même une postérité, celle des enregistrements d'Angus McLise, le premier batteur du Velvet Underground pour ses musiques de films An Anthology Of Noise & Electronic Music: First A-Chronology 1921-2001/Vol.1 (Sub Rosa, 2002).

Un album très en avance sur son temps qui mêle ses incantations poétiques à du chant monastique en passant par des approches de musiques ethniques d'Afrique à Java, sans oublier les lieux de naissance du zen, Chine et Japon. Alors, peu importe qu'il fleure bon la pyramide ou la maison Owsley (Augustus Owsley Stanley, petit chimiste et roi du LSD) dans le dosage ; il reste un témoignage incroyable dont la portée n'a pas faibli.


This is IT - Alan Watts ( Locust Music)