Souvenir du Danube river blues, par Sébastien Ménard
SebMénard, Roumanie, Baile Herculane

SebMénard, Roumanie, Baile Herculane

Nous étions partis pour voir les eaux de l’Europe s’écouler. Et Babadag n’avait rien à faire là. Combien de fois pourrait nous arriver ce genre de truc : on part d’un bout d’un continent et on file de l’autre bout.

Arriver au bord de l’Europe et voir les eaux — la mer et les vents — voir les chiens courir sur le sable et chercher les vaches sur la plage du bout de l’Europe. Les vaches ne vont plus sur la plage du bout de l’Europe depuis que ce monde se vautre — et les imaginer ne suffit plus. En réalité les avons-nous déjà vues — les vaches du bout de l’Europe — et debout dans le sable d’une plage où désormais ils passent des sons immondes dans les baffles des enceintes posées dans la poussière ?

On ne sait pas si nous avons rêvé cette histoire de vaches — si nous l’avons lue si nous l’avons vue — si ce jour-là on avait préféré se jeter dans les eaux du bout de l’Europe plutôt que photographier les vaches — si on avait suivi un chien dans la flotte ou si on avait regardé l’horizon de plus en plus sombre à mesure que le soleil disparaissait derrière nous. Mais nous étions là où nous devions être ce jour-là : au bout de l’Europe — au bord de l’Europe — et nous écoutions les eaux de l’Europe se déverser dans cette mer de l’est qu’on rêvait désormais de traverser.

C’est comme s’il avait fallu traverser l’Europe pour trouver le nom de ce qu’on cherchait — le nom d’un chemin le nom d’une aventure. C’est comme s’il avait fallu se mettre là debout devant les eaux de l’Europe et se souvenir de nos histoires des récits des livres — respirer doucement — écouter les bêtes les eaux nos corps et nos sueurs — et puis se dire que oui c’est ça — c’est exactement ça — on n’a rien trouvé on n’a rien là devant nous on est au bout de l’Europe et c’est ça — c’est tout simplement ça.

Après nous avons imaginé d’autres routes — des routes indiennes peut-être pour nous conduire vers d’autres bords et d’autres eaux. Puis il y eut le souvenir du Danube river blues — ou quelque chose comme ça — ce qui est vraiment ridicule. C’était à l’époque où j’écrivais des blues — enfin des trucs que j’appelais des blues parce que j’avais lu quelqu’un qui écrivait des blues et je trouvais ça plutôt cool d’écrire des blues — d’ailleurs je n’ai jamais fini ce texte — et je suis désormais incapable d’écrire un genre de blues

Sébastien Ménard

* Ce texte a été publié — dans une version un peu différente — dans le très beau n°H20 de la revue La Piscine. Merci à eux.


Sébastien Ménard écrit en continu sur le site diafragm.net. Vous pouvez également le retrouver sur Twitter @SebMenard.