Le tout rythme au clair de Pierre Guyotat

Ouvrir un livre de Guyotat, c'est plonger dans une langue en fusion qui ne tolère aucune inattention. Le lire, c'est faire corps avec un discours pulsionnel et politique qui ne porte aucun voile et montre son cul : une expérience essentielle de la littérature française depuis 1967. Bienvenue !

La puissance de l'œuvre de Pierre Guyotat tient à sa la virtuosité de sa force de langage et à la vitalité des images qui apparaissent à l'intersection de la parole et du regard, du son et du vu. Là exactement se situe ce monde de confluence créé  par le poète visionnaire.  Guyotat ne se définit pas comme simple poète, il est artiste car sa pratique s'inscrit au-delà de celles de la littérature.

« Avec ma pratique de l’écriture, je ne peux considérer que je ne fais qu’écrire ». Guyotat oppose la littérature qui est « le langage de la surface », à l’art « qui est une intervention musclé et souple sur ce qu’on appelle le réel, à la fois sur le réel extérieur et sur le réel intérieur ». L'écriture "en langue ».


Si l'œuvre de Guyotat constitue une telle ressource pour les artistes visuels, c'est parce qu’il avait envisagé, avant tout, d'être peintre : de 9 à 14 ans, il s'est considéré d'abord comme tel, avant de s'engager dans le chemin du langage comme dessin et comme peinture - ce qui fait de lui sans doute le plus peintre des auteurs dans la langue ; et aussi, quand il dessine, comme un poète de la ligne. L'émotion rencontrée à 15 ans, dans une exposition consacrée à Paul Gauguin à Édimbourg, ouvrait une voie et en fermait une autre. La composition des ouvrages une fois imprimés, mais aussi des manuscrits dans leur état, est merveilleuse à voir : la dactylographie de Tombeau pour cinq cent mille soldats, que l'auteur a, dans le corps du texte, raturée ligne à ligne pour remplacer le texte par un autre ; la ligne de la machine est précisément barrée pour créer l'espace d'un autre texte, d'une autre leçon, comme s'il s'agissait d'un manuscrit recopié dans les siècles médiévaux, que quelque philologue serait venu, ensuite, commenter, amender, et pour lequel il aurait choisi de se décaler. Il y a aussi Prostitution, tapé à la machine, où les corrections, dans des couleurs différentes, vert, rouge, viennent faire du texte une sorte d'articulation de teintes ; ou encore à Samora Machel, le texte inédit, «sous-marin » de la langue française, qui, quand il surgira, changera l'ordre des mots : pour la mise en verset, on voit bien la technique de la dactylographie ordonner tout, et tout ensuite se modifier subrepticement. Et assurément au Livre, texte compact, massif, d'une grande beauté tant il s'agit de texte, de pur texte, aux apparences impénétrables, en réalité vivant, vibrant, comme une matière flexible et néanmoins solide, aux ressorts inamovibles et qui n'attend que d'être mise en mouvement. Puis, maintenant, Guyotat a trouvé avec l’iPad, une autre façon d’écrire : « Quand on écrit les images affluent, ça secoue sur le plan cardiaque" et la position inclinée aide. Il va jusqu’à voir dans l’Ipad quelque chose qui pourrait être très ancien, « comme une sorte de pierre plate sur laquelle on écrirait, une pierre lumineuse». Une traversée de l’écriture depuis ses premiers signes, c’est aussi cela Guyotat.   

“L'hallucination est mon état naturel,
mais il s'agit d'une hallucination
que je contrôle” 
Pierre Guyotat

Parlerie du rat (extrait) :
« te, femell’, quatr’patt’, téton roz’ l’ordur’ fumant’,narin’ aux ratons aplatis (chatt’ frotée au décrottoir), ta mé, au bord du gars sans têt’ la tringler,
Voy’-me ça le paquet m’déborder d’shiort, chienn’,
Du chiarogn’ ma patt’ à moteur, t’en apporter l’restant des fois ta miz’ sous hom’ d’dans trois nuits, ‘pas ?
 »

Séisme littéraire qui bouleverse les codes, Guyotat s'inscrit dans une violence extrêmement contemporaine et obscène. Ses textes ont choqué, ses expérimentations ont dérouté, il fait partie de ces gens de théâtre qu'on a pu moquer pour l'hermétisme de leurs œuvres et dont on a craint la prochaine production. Engagé politiquement,  Guyotat est un vrai rebelle, un dur dont les textes ne vous laissent pas indemnes. Plongez-vous vite dans Tombeau pour cinq cent mille soldats, ou bien Éden, Éden, Éden, deux textes des années 60/70 qui disent tout de leur auteur.

 

Tapuscrit corrigé à la main de Tombeau pour cinq cent mille soldats

Tapuscrit corrigé à la main de Tombeau pour cinq cent mille soldats

L'exposition a été réalisée avec le concours de la Bibliothèque nationale de France, qui conserve le fonds de manuscrits donnés par l’auteur en 2004. Des artistes admirateurs de son œuvre se sont emparés d'un choix de ses manuscrits et le présentent en dialogue avec leurs créations ; des proches de l’auteur, tels Bernard Dufour, Eric Rondepierre et Klaus Rinke ; d’autres admiratifs, tels Daniel Buren et Jean-Luc Moulène ; des artistes suivant l’œuvre dans le secret de leur atelier, Miquel Barceló, Cerith Wyn Evans, Paul McCarthy, Christoph von Weyhe ; et toute une nouvelle génération d’artistes ayant grandi dans la lecture de l'œuvre – Juliette Blightman de Londres, Elijah Burgher de Chicago, Michael Dean de Leeds.

Expo Guyotat - La Matière de nos œuvres
Galerie Azzedine Alaïa -> 12/06/16
18, rue de la Verrerie 75004 Paris
Ouvert tous les jours, de 11h à 19h (en période d'exposition)

Pierre Guyotat La matière de nos œuvres Catalogue co édité avec Actes sud, 198p, 30€
Pierre Guyotat, revue Critique,  janvier-Février 2016,  diffusé par Editions de Minuit, 192 p, 14€