Se souvenir de la lumière avec Joana Hadjithomas & Khalil Joreige

Quelles histoires transmettre quand le fil de l’Histoire est rompu, quand il n’en demeure pas de trace visible ? Quelles représentations produire face aux imaginaires dominants et restrictifs ? Y opposer l’image et la poésie est la matière de l'œuvre singulière de ces deux artistes libanais.

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige construisent leur œuvre sur la production de savoirs, la réécriture de l’histoire du côté des absents, la construction d’imaginaires, avec des modalités de narration contemporaine en universalisant l’expérience de leur propre pays. Leur processus d’enquête, leur questionnement sur les territoire, géographique autant qu’individuel, confèrent à leur œuvre une singularité artistique.

 Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Dust in the Wind, Cedar 4.

 Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Dust in the Wind, Cedar 4.

Le rapport à l’image et aux divers médiums que les artistes utilisent (toiles, objets, installations, phots, films), interroge la représentation face au flux incessant d’images souvent spectaculaires qui nous structure. Leurs œuvres suggèrent ce qui existe, sans être immédiatement visible, à partir de la latence ; cet "état de ce qui existe de manière non apparente mais qui peut à tout moment se manifester ". Leurs travaux artistiques et filmiques opèrent à travers l’évocation, la raréfaction et la soustraction de l’image, la fabrication de nouvelles icônes, une recherche autour de la narration, du document… Comme ci dessous avec l'exemple du souvenir déteint des héros de la guerre du Liban qui disparaissent au fil des ans et des intempéries et se voient rendus à l'histoire par leur travail sur la dégradation de l'image.

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Faces, 2009

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Faces, 2009

Beaucoup de leurs installations fonctionnent avec la participation du spectateur, en quête d’une rencontre face au désir de penser, de sentir, de s’émouvoir, de développer un rapport critique à l’image. Elles rendent compte de la complexité des situations pour déplacer le regard et interroger aussi bien la division du monde d’aujourd’hui que les enjeux contemporains de l’image. Récemment, ils ont exploré un projet spatial libanais totalement oublié et se sont intéressés à la virtualité d’internet, à travers des escroqueries, les spams et les scams pour questionner la croyance, les imaginaires de la corruption, mais aussi incarner une histoire alternative du monde contemporain. L'Installation avec 19 écrans sur les Scams où le spectateur devient participant de l'œuvre au gré de son évolution dans l'enceinte est assez marquante avec sa construction qui divise le brouhaha quand on s'approche d'un écran pour ne restituer que le bruit diffusé par celui-ci …

arquanteJoana Hadjithomas & Khalil Joreige, Se souvenir de la lumière, 2016 2 vidéos HD, couleur, son — Durée : 8 min Coproduction Sharjah Art Foundation, Sharjah © Joana Hadjithomas & Khalil Joreige. Galerie In Situ — fabienne leclerc

arquanteJoana Hadjithomas & Khalil Joreige, Se souvenir de la lumière, 2016 2 vidéos HD, couleur, son — Durée : 8 min Coproduction Sharjah Art Foundation, Sharjah © Joana Hadjithomas & Khalil Joreige. Galerie In Situ — fabienne leclerc

Cinéastes et artistes libanais, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (1969, Beyrouth) tissent des liens thématiques, conceptuels et formels entre photographies, installations vidéos, films de fiction ou documentaires. Autodidactes, ils sont devenus cinéastes et plasticiens par nécessité au lendemain des guerres civiles libanaises. Leur recherche très personnelle les amène à explorer la sphère du visible et de l’absence, nourrissant un fascinant va-et-vient entre la vie et la fiction. Depuis plus de 15 ans, leurs films mais aussi leurs œuvres, produits à partir de documents personnels ou politiques, élaborent des récits sur des histoires tenues secrètes face à l’histoire dominante. Ils s’intéressent à l’émergence de l’individu dans des sociétés communautaires et à la difficulté de vivre un présent. Et toute leur stratégie artistique effectue un constant va et vient entre histoire et individu ou projet et œuvre présentée - entre documentaire et témoignage, mais avec une visée esthétique prenante et quiconfronte le spectateur d'abord séduit par l'histoire qu'on lui raconte, pour finalement être emporté par l'œuvre à laquelle il fait face. C'est le plus séduisant de leur mode d'expression.

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige L'Album du Président, 2011

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige L'Album du Président, 2011

Se souvenir de la lumière  offre un regard sur l’ensemble de leurs projets artistiques et cinématographiques de la fin des années 1990 à aujourd’hui, et présente deux nouvelles œuvres, dont Ismyrne, film co-produit par le Jeu de Paume. En partant des expériences historiques libanaises, comme le fameux projet spatial oublié datant des années 60, comme en présentant des vidéos et des objets créés par des prisonniers dans un camp fermé en 2008 au Liban, Joana Hadjithomas & Khalil Joreige ne font pas que questionner l'Histoire, ils la remettent en forme en disant que toujours, là où il y a de la vie, il y a de l'art. Leur exposition est un vrai choc autant artitsique que culturel ; Ismyrne, sur l'évacuation des Grecs de Smyrne décidé  par Atatürk en étant le motif principal et le plus abouti. A ne pas rater. 

Joana Hadjithomas & Khalil Joreige  Se souvenir de la lumière → 25 septembre 2016
Jeu de Paume, Centre d'art Concorde
1, place de la Concorde75008 Paris
Site du musée, ici