600 euros, c'est quoi ? Un film de Adnane Tragha. Et la vie de beaucoup de gens

600 euros, c'est quoi ? Un film de Adnane Tragha. Et la vie de beaucoup de gens

«Quand j'étais en rendez-vous avec France Télévisions pour présenter mon premier long métrage, la dame m'a dit, très gentiment d'ailleurs : «Votre film est vraiment très bien. Mais nous, ici, on fait des chaînes de vieux".

Le film en question, c'est "600 euros", sorti cette semaine dans plusieurs de salles. Et son homme-orchestre, c'est Adnane Tragha. Oui, il a tout fait. Tout, et tout seul ! Scénario-réalisation-image-son. «Pas question de chercher des bénévoles pour un long, et comme je n'avais pas de budget, je m'y suis mis sans équipe.» «Épuisant» reconnaît-il, «mais j'adore les challenges».

Et le résultat vaut le détour. Le personnage central oscille entre hyperréalisme et figure de BD, entre tragique et fantaisie. Une comédie sociale sur fond d'élection présidentielle, d'abstention massive et de montée du FN. Des thèmes plutôt rares dans le cinéma français. Du cinéma citoyen, oui, mais pas moraliste ni prêchi-prêcha, du cinéma quoi, enlevé, très bien interprété, avec une vraie poésie populaire, voilà qui devrait motiver les festivals en ces temps politiquement troublés ? «Non, y en a aussi plein que ça n'intéresse pas.» Bon... Laissez-moi préciser une chose : n'allez pas croire que Tragha soit un énervé. Tout le contraire. N'empêche, le constat est là : «Oui, les festivals sont peu concernés par ces sujets... C'est comme les commissions du Centre National de la Cinématographie (CNC). Désolé, mais certaines thématiques les sensibilisent assez peu. Je n'ai jamais vu de films sur l'islam, par exemple, avec des personnages musulmans positifs. Pas par manque de scénarios, mais parce qu'ils ne sont pas soutenus. À croire que la banlieue sans le sensationnel deal-tournantes-islamistes, ça ne fait pas rêver. Moi, dans ma vie, la diversité, est, à l'évidence, partie prenante de mon imaginaire, je n'ai pas besoin de forcer la dose.» Par contre, je fais attention à ne pas alimenter les clichés. Dans 600 euros, le comédien noir joue un libraire. Il faut des contrepoids, marre d'envoyer des jeunes au casse-pipe à force d'images négatives !»

Aucun héros

Adnane cite Akhenaton : Aucun héros à notre image, que des truands. L'identification donne une armée de chacals puants. «Trop de comédiens arabes et noirs acceptent des rôles pleins de clichés, ok ils ont besoin de bosser...  Heureusement, on a des Sami Bouajila, des Roschdy Zem. C'est plus dur pour les Noirs. Omar Sy en avocat, ce n'est pas pour tout de suite. J'ai été instituteur. Je connais les besoins en termes d'identification. En 2004, mon mémoire de fin d'école de maître portait sur les albums pour enfants. Les seuls gamins noirs qu'on y voyait, c'était dans des albums dits «africains». Que des enfants à poil, comme dans Kirikou. Une fois, à partir de ces images, j'ai demandé à des CE2 (ils ont huit ans) d'imaginer une ville africaine. Résultat : pour eux, c'était un petit village, pas de voitures ou de vraies maisons. Moi, à mon niveau, je veux participer à rectifier les choses. C'est un devoir. Et ça ne bloque pas ma fiction, bien au contraire. Ça me fait rêver...»

Marc Cheb Sun

Distribution : La 25ème heure.