"Le Contorsionniste", le roman culte de Craig Clevenger sur les identités multiples paraît enfin en français !

"Le Contorsionniste", le roman culte de Craig Clevenger sur les identités multiples paraît enfin en français !

L’entretien avec le psychiatre comme course de côte, pour un faussaire de génie aux identités multiples, aux migraines insoutenables et aux overdoses conséquentes.

Publié en 2002, traduit en français en septembre 2016 au Nouvel Attila par Théophile Sersiron, le premier roman du Californien d’origine texane Craig Clevenger fait sans doute partie de ces textes pour lesquels la très galvaudée expression « roman-culte » pourrait en toute légitimité avoir été inventée – comme le rappelle en substance et malicieusement Irvine Welsh dans sa magnifique et réellement dithyrambique chronique dans The Guardian en 2005, chronique que je vous invite vivement à lire par ailleurs (lien en fin de cette note).

Le narrateur est conduit en toute urgence dans un hôpital de Los Angeles : du fait d’une migraine terrifiante, il vient de faire une overdose à grands coups d’antidouleurs, a été sauvé de justesse, et doit maintenant passer un entretien d’évaluation psychiatrique « de routine » pour déterminer si son infortune constitue bien un accident, ou si elle proviendrait éventuellement d’un comportement suicidaire qui justifierait une intervention plus lourde de la part des services de la santé mentale publique.

C’est comme ça que Raspoutine m’a trouvé. Le chat de Molly, six kilos de fourrure mouchetée, elle l’avait adopté après sa collision avec le Bridgestone avant droit d’un pickup en excès de vitesse. Raspoutine était aveugle et quasiment édenté suite à l’accident, son incisive restante sortant de sa bouche à angle droit. Il ne mangeait que des trucs mous. Il miaulait en vous regardant de ses deux globes transparents remplis de blanc d’œil, les rabats délogés de ses rétines se balançant à l’intérieur. J’avais l’habitude d’éteindre la lumière et de le prendre dans mes bras tandis qu’il ronronnait. De braquer une lampe torche sur son visage et de regarder à travers les billes mortes de ses yeux et de voir son cerveau. Molly devenait folle quand je faisais ça.
J’ai essayé de me relever, de soulever le poids de mes côtes de mes poumons, mais je n’y arrivais pas. Je n’arrivais pas à plier les doigts ou à bouger les lèvres. Je n’arrivais pas à empêcher ma langue de glisser en arrière et d’obstruer mon cou. Je voulais dormir mais me forçais à reeespirer, un sifflement mécanique qui perçait mon brouillard. J’étais étendu sur le dos, une lance orange de coucher de soleil me poignardait en pleine face à travers une fente du rideau où le chatterton s’était décollé.
Raspoutine poussa un miaulement d’attention et me lécha le visage jusqu’à ce que le papier de verre de sa langue me brûle hors de ma torpeur. Un ronronnement bruyant, le bruit d’une guêpe au ralenti dans mon oreille. Il s’installa sur mon sternum, lourd comme un sac de sable. Les parois de mes poumons se touchèrent, restèrent collées.
Bruits : Porte. Sac à main s’écrasant sur la moquette. Le poids de Raspoutine disparaît et une délicieuse, délicieuse bouffée d’air salvatrice. La voix de Molly, Bébé, oh mon dieu, Bébé.

 

 

Dès les premières des 300 pages de cet entretien avec le psychiatre de garde, conversation codifiée en diable et émaillée de dizaines de monologues intérieurs, de flashbacks, de spéculations et de vois alternatives évoquées pour mieux être abandonnées quelques secondes plus tard, le narrateur se dévoile – pour nous, lectrice ou lecteur, et, bien entendu, uniquement pour nous : ces migraines se produisent de temps à autre, tous les deux ou trois ans, en gros, depuis quelques années, et le plongent dans un tel état de douleur qu’il se retrouve régulièrement en situation d’overdose de tel ou tel médicament, le contraignant ensuite à changer drastiquement d’identité pour éviter l’internement psychiatrique qui sinon pourrait se profiler à l’horizon, et en tout cas, la trace médico-judiciaire qui viendrait sérieusement perturber son véritable métier, à savoir faussaire de génie pour le compte d’une organisation de grand banditisme sous la coupe de laquelle il est jadis tombé.

Daniel Fletcher a une intraveineuse de sérum phy, et la gorge douloureuse après qu’on lui y a enfoncé un tube en caoutchouc enduit de lubrifiant pour un lavage d’estomac. Daniel Fletcher refuse un aspirine pour sa trachée enflée parce qu’une ancienne overdose d’aspirine lui avait ulcéré l’estomac. Mais Daniel Fletcher n’a pas pris trop d’aspirine. Ça c’était Paul Macintyre. Donc cette IMV n’est pas dans le dossier médical de Daniel, ni aucune autre IMV, tentative de suicide ou antécédent de maladie mentale.
Daniel Fletcher vient de Corvallis en Oregon. Je viens souvent d’Oregon, ou d’Arizona, ou parfois de coins perdus du Texas ou de Washington, du Massachusetts aussi une fois, mais principalement d’Oregon.

 

 

Sur l’étroite ligne de crête que lui autorisent son imagination, sa mémoire et son expérience, notre héros doit triompher de la rugueuse mécanique investigative de l’institution médico-psychiatrique sans prêter le flanc à une mise en cause judiciaro-policière. Entre Charybde et Scylla, entre le « Usual Suspects » de Bryan Singer (ou le « La prisonnière espagnole » de David Mamet) et le « Vol au-dessus d’un nid de coucou » de Ken Kesey (ou le « Notre désir est sans remède » de Mathieu Larnaudie), Craig Clevenger nous offre un extraordinaire tour de prestidigitation hallucinée, qui réussit le tour de force d’être à la fois pétri d’une sérieuse critique sociale et politique (questionnant avec beaucoup d’intelligence le processus de soin ou d’enfermement psychiatriques), foisonnant de passionnants suspenses et rebondissements, rayonnant d’une étonnante tendresse, et furieusement drôle. Un authentique travail de contorsionniste qui fait de la vie un numéro de cirque perpétuellement joué au-dessus d’un filet bien ténu.

La combinaison à surveiller de près est jeune et blasé, ou jeune et aigri. On peut les voir dans les fêtes, ces diplômés ou ces internes qui vous parlent de syndromes, de maladies, de déviances et de troubles, et qui aiment tellement, tellement, parler. Ils s’expriment en demi phrases avec un sourire plissé et entendu, vous regardent hésiter et reprennent de plus belle.
Au cours d’un entretien, si vous faites une remarque du style vous voyez ce que je veux dire ? ils répondront, Non, pourquoi ne pas m’expliquer ? Et ils ne cherchent qu’une anecdote à raconter, au diable la confidentialité. Ils jurent qu’ils peuvent voir les habits neufs de l’empereur. Rien n’effraye plus un jeune psy que de déclarer un patient juste un peu triste en ce moment, recommande exercice et grand air. Vous lui dites que vous avez tapé dans un distributeur automatique qui a avalé vos centimes et il vous épinglera comme schizophrène doté de troubles bipolaires graves et d’un complexe œdipien. Alors vous leur dites que vous ne dormez pas bien. Vous leur dites que vous pensez toujours à une ancienne copine. Ne leur dites pas que tout va bien ou que vous entendez des voix. Dites leur, mon patron est un con, j’arrive pas à dormir, je sais pas quoi faire de ma vie. Restez dans le banal et croisez les doigts.

Il faut aussi absolument saluer le travail du traducteur – qui nous avait déjà impressionnés dans la mécanique poétique du « Comment élever votre Volkswagen » de Christopher Boucher -, conservant tout le rythme et toute la variété de ce texte résolument échevelé et subtilement poignant. La belle chronique (en anglais) d’Irvine Welsh dans The Guardian est ici, et celle de Stephen Jewell (reprenant plusieurs commentaires élogieux de Chuck Palahniuk) dans le New Zealand Herald est ici.

Le Contortionniste de Craig Clevenger , éditions Le Nouvel Attila
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Craig Clevenger  

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