Herb - reaganomic - Ritts ! A-t-on le droit de détester cette perfection ?

Qu'est-ce qui fait qu'on en arrive à détester la perfection d'Herb Ritts aujourd'hui ? Pourquoi sa recherche d'un au-delà du sujet par la magnificence de son rendu nous fait profondément gerber ? Esquisse de réponses : le plastique c'est fantastique et les années Reagan qu'il symbolise dans le choix de clichés exposé à la Maison européenne de la Photographie.

Ritts, un artiste du poker menteur à toujours être attentif aux éléments naturels, à l’exaltation du corps, à l’évidence de la lumière sur les visages, il passe au-delà du sujet pour créer son objet. En créant un monde, tout de journées parfaites, de ciels bleus, de corps lisses et de visages insouciants, il phantasme une représentation de l'Amérique gagnante, toujours gagnante ; projection d'un monde comme voulu par les années Reagan, qui bien sûr n'existe pas. Tout cela fondé sur une vision de l'Ouest - comme on le rêvait dans les années 60 : le vent, la lumière et la terre de Californie, l’horizon à perte de vue, les espaces immenses — ainsi que les corps des modèles masculins et féminins, leurs regards, leurs vêtements. On en arrive à une intense mythification du propos balancé entre spontanéité et composition, glamour et immédiateté, poses sophistiquées et amusement pur. Mais au final déshumanisé parce que la révélation du corps parfait au temps de la négation du sida,  ça craint un peu.

 

Cela tient-il au fait qu'à vouloir dépasser son ami et maître, Helmut Newton, avec ses statues vivantes, formes parfaites du corps humain, il n'y parvient qu'en enlevant l'humain pour ne plus rendre quela matérialité de ce qu’il photographie. A toujours vouloir rendre sur le papier la tonalité sérieuse d’un tissu, conserver l’aura de plaisir qui entoure un vêtement de haute couture, mettre en relation l’air dense d’une journée de soleil et de vent avec le sable du désert et la peau d’un modèle; il évacue le rapport direct au sujet - à ce qui fait qu'on tisse un rapport avec ce qui est vu. A chaque image construite, le photographe crée un nouveau réseau de tensions qui, au fil des images, montre comment un corps réagit à l’eau qui le frappe, au vent qui le caresse, au soleil qui le brûle, selon un hasard plastique de la vision où, entre pureté des formes et allégresse ambiante, il semble que tout peut arriver. Mais ce tout n' a plus rien à voir avec ce qui est sensé être montré, mais avec la manipulation en cours, comme le détestation d'un monde tellement laid qu'il est à reconstruire pièce par pièce, cliché après cliché. 

Et, pour cela, Herb Ritts était avant tout un grand collectionneur qui professait un goût pour les grands maîtres européens — Kertesz, Umbo, les avant-gardes du début du XXe et la photographie de mode allemande —, les Américains — Weston bien sûr et Paul Strand, Edward Curtis, Berenice Abott, Diane Arbus, Mike Disfarmer, Dorothea Lange, Edward Steichen — et ses contemporains, depuis son ami et mentor Helmut Newton jusqu’à Peter Beard, en passant par Richard Avedon, Robert Mapplethorpe, Duane Michaels. Une galerie d’auteurs où nous retrouvons aujourd’hui la source d’inspiration de nombreuses photos de Ritts ainsi que ses sujets les plus chers comme l’étude du corps, le soin du détail, l’objet détourné de dérivation surréaliste, l’expérimentation en matière de composition, les jeux de lumière, le rendu de l’atmosphère.

En invalidant le rapport avec le spectateur, Herb Ritts s'avère un maître singulier qui d'un côté annule les limites entre la photographie commerciale et la photographie artistique ; en introduisant dans chacun de ses clichés une sensibilité tangible, un jeu intense et prenant, tout en étant - mais le savait-il ? - le plus grand témoin des années Reagan. Celles d'une supposée détente mondiale qui voulait un soi-disant désarmement atomique, tout en préparant la guerre avec l'URSS et prêchait encore et toujours SA démocratie, tout en organisant des contre feux à toutes les républiques émergentes en Amérique du Sud.

On est libre de préférer, sur les mêmes sujets de l'univers de la mode, Mondino ou Goude, plus proche de nous, ces artisans/artistes qui n'évacuent pas le propos et témoignent autrement de ces années-là, en s'inscrivant dans l'Histoire et ses manifestations, cf. le défilé de 1989 ou les clichés de Mondino pour Björk ou Vanessa Paradis qui, à l'inverse des photos iconiques de Madonna chez Ritts, ne visent pas à la perfection du cliché, au-delà du sujet pris en compte, mais une connivence.

En même temps, Ritts est un visionnaire de nos années post 2K, il est le premier menteur du monde d'aujourd'hui qui crie au loup et à l'islamisme rampant (sur les coudes!) pour éviter de dire l'enrichissement d'une minorité qui mets son monde en avant et seulement celui-ci, pour éviter de dire qu'un autre existe et qu'il est au bord de la révolte. Le spectaculaire marchant à  son propre pas …  "Parlez-moi d'moi, Y a qu'ça qui m'intéresse. Parlez-moi d'moi. Y a qu'ça qui m'donne d'l'émoi."

Jean-Pierre Simard

Herb Ritts En pleine lumière  07.09.16 - 30.10.16
MEP, 7, rue de Foucry 75003 Paris
Site de la MEP