Catalogne : le droit de décider

Catalogne : le droit de décider

Alors qu'en France, on se sent seuls et désarmés face à la crise, à un gouvernement qui a trahi toutes ses promesses, à une caste politique que chaque jour révèle plus lamentable, que nous souffrons d'autant plus que nous nous découvrons incapables, émiettés et démoralisés que nous sommes, de "faire peuple", ce mouvement de précipitation des volontés vers un grand but commun qui change tout, ramène le sourire, donne confiance dans les autres, ressuscite l'idée de société, il se passe ailleurs en Europe des événements d'une immense portée qui doivent nous donner le courage d'avancer nous aussi. Il va de soi que L'Autre Quotidien est du côté de ceux qui veulent, par des moyens pacifiques, aussi indiscutables que des élections, décider librement de leur destin. Il va de soi... il devrait aller de soi, non ?

Et pourtant, en Écosse et au Royaume-Uni, en Catalogne et en Espagne, et partout en Europe, les grands partis nationaux qui nous dirigent depuis toujours, et gouvernent ensemble presque partout, socialistes et de droite, sont vent debout contre les peuples catalans et écossais, dès qu'il est question d'indépendance. De manière plutôt pathétique, les voilà unis contre la possibilité d'un choix démocratique, se donnant la main pour venir avertir des terribles conséquences qui les attendent les peuples qui dévieraient de la voie tracée pour eux. L'Union Européenne se révèle là comme le gardien arrogant du système, en se permettant d'intervenir directement dans les affaires intérieures d'un pays pour menacer de cataclysme (faillite immédiate, exclusion de l'UE, de l'euro etc) les peuples qui feraient le "mauvais choix", et peser sur le vote de tout son poids. En Catalogne, socialistes et conservateurs sont d'accord pour prétendre interdire tout vote pour l'indépendance en le déclarant d'avance anticonstitutionnel. Ce serait à l'Espagne entière de décider du sort de la Catalogne. En aucun cas aux Catalans eux-mêmes. Par la succession de défaites de leur histoire, l'indépendance leur est pour toujours interdite, leur dépendance maintenant inscrite dans le marbre. "Rêvez toujours, cela ne sera jamais. C'est écrit dans les traités." Voilà tout ce qu'on a à leur dire. C'est aussi simple que cela.

Depuis Madrid, au nom de la Constitution, le ministre de la Défense peut se permettre de parler d'envoyer l'armée à Barcelone, sans qu'on s'alarme plus que cela en Europe de cette menace d'une nouvelle guerre civile en Espagne. On peut dire qu'on en est encore loin. Que ce n'étaient que mots en l'air. Mais si les mots ont un sens, et ceux-ci en ont un très lourd en Espagne, ceux-là sont inacceptables.

Tout ceci étant dit, nous ne sommes pas, nous, des partisans du nationalisme. Nous savons que les drapeaux servent beaucoup à cacher la poussière. Que les querelles d'identité divisent le peuple et aident les ambitieux à gouverner. Que l'enjeu de comment on gouverne est bien plus important que celui de savoir qui gouverne : la Banque de Catalogne ou la Banque d'Espagne ? Ces élections régionales en Catalogne ont tourné toutes les attentions vers la question nationale. C'est la raison de la victoire des indépendantistes, qui présentaient pour la première fois un front uni, de la gauche à la droite ("Junts per el si"), et de la défaite de Podemos/Si que es Pot, qui n'a eu que 10% des suffrages, auquel on pourrait ajouter (ou non, tant là-bas tout est question de nuances) les 10% obtenus par la liste indépendantiste de gauche radicale CUP, Candidature d'unité populaire. 

Podemos n'a pas défendu l'indépendance de la Catalogne (sa ligne étant plutôt  : "Changeons ensemble l'Espagne"), mais c'est le premier "parti espagnol"  à avoir défendu l'idée du droit des Catalans à décider d'eux-mêmes, ce qui ne rend pas forcément populaire en Andalousie ou en Castille, régions pauvres qui craignent les conséquences du départ de la province la plus riche du pays. Et suffit à déchaîner contre Podemos tout ce que l'Espagne compte de nationalistes  - car il y en a aussi, et autant, du côté de Madrid : cela, on ne le dit pas - partisans de "l'Espagne une et grande". Des deux côtés, il n'y avait donc que des coups à prendre dans ces élections pour Podemos, et rien à gagner (Barcelone l'est déjà, c'est un cas à part).  Mais nous sommes d'accord avec cette position de principe :  reconnaître à un peuple le droit de décider de son destin, c'est redonner l'envie de la démocratie. Retrouver son sens. Voici en tout cas ce dont nous sommes sûrs.

Christian Perrot