Antoine Bréa : dire l'horreur derrière le Code pénal

Dire le droit, voir(e) la justice : le choc poétique d’un désarroi radical et feutré.

Je n’étais pas le défenseur d’Ahmet A. aux assises. En 1996, je suivais les cours de deuxième année à la faculté de droit. Les éléments de l’affaire portés à ma connaissance étaient dans le dossier qui plus tard m’a été remis. Au moment de mon intervention, en incluant la détention provisoire, Ahmet A. entrait dans sa seizième année de prison. La peine avait été purgée pour l’essentiel à la maison centrale de Clairvaux. J’étais jeune avocat, tout juste inscrit au barreau. « Jeune » n’est pas le mot : j’avais déjà trente-trois ou trente-quatre ans et connu d’autres métiers, d’autres occupations. Je passe sur le temps, fort long dans mon cas, des études. Après ma thèse en droit international, j’avais voyagé de nombreux mois, appris des rudiments de langues, les choses étaient moins compliquées alors, avoir sur son passeport, ses relevés de banque ou de téléphone les traces d’un séjour prolongé en Asie Mineure, en Syrie, en Jordanie ne vous rendait pas comptable au retour de vos déplacements auprès des « services » français.

En revenant, j’avais cherché et trouvé du travail. À compter de 2005, j’avais occupé des fonctions de rapporteur à la Commission des recours des réfugiés, juridiction d’appel spécialisée en charge du contentieux de l’asile. J’étais agent contractuel en poste pour un an. J’instruisais les recours et j’établissais des rapports où je proposais que l’asile soit accordé ou non à des étrangers (des Turcs très souvent, militants d’extrême gauche ou partisans de la cause kurde) dont la demande de protection à la France avait été rejetée en premier ressort par l’administration. Je présentais ces rapports à l’audience devant des formations de trois juges, vieillards désoccupés et endormis qui sur la base de mes conclusions rendaient des conclusions habituellement conformes. À l’échéance, mon contrat n’aurait pas été renouvelé. La Commission s’était adjoint pour une durée restreinte le surcroît de personnel nécessaire à l’examen de dizaines de milliers de dossiers en attente ; et il faut croire que le recrutement massif, mais à temps, de rapporteurs ainsi que d’interprètes, de secrétaires, de greffiers, d’agents de tous ordres avait suffi pour présenter des chiffres satisfaisants au gouvernement qui les exigeait. Je ferme cette parenthèse fastidieuse, mais la suite de mon récit imposait que soit dit quelque chose de la Commission des recours des réfugiés.

La maison centrale de Clairvaux.

La maison centrale de Clairvaux.

C’est presque ainsi que commence ce « Récit d’un avocat » d’Antoine Brea, publié en septembre 2016 chez les Québecois du Quartanier, comme ses deux précédents indispensables, « Méduses » et « Roman dormant ». De confidence courtoise en aveu légèrement intempestif, le narrateur, devenu en effet avocat « sur le tard », et conduit par un concours de circonstances à s’occuper du cas d’un réfugié kurde emprisonné à Clairvaux pour viol et meurtre en réunion, partage avec nous, en s’en excusant régulièrement, les états d’âme bien naturels d’un praticien amené à tenter de faire dire le droit, et pourquoi pas, occasionnellement, la justice – ceci dans les arcanes, officiels comme officieux, des longues peines (depuis un angle ô combien différent de ceux de Jean Teulé ou de la série Oz), des doubles peines, des peines appliquées et des justices privées, publiques ou immanentes.

Je souffre d’une invalidante pathologie mentale. Des attaques de panique irrépressible dont la prise de repas ou de boissons en commun forme le terrain privilégié. On parle, dans ce que j’ai lu, de phobie sociale. Cela m’est venu après mon retour du Proche-Orient, lorsque j’ai commencé de travailler. Je demande pardon au lecteur de cette nouvelle inflation du récit et de livrer des détails aussi effrayants de mon intimité, mais il aura déjà conçu de toute façon que tout à l’heure j’ai pu mentir et que dans ces pages, autant que d’un certain dossier judiciaire, il serait question, pour citer Corneille, de l’ « étrange monstre » que je suis. Je n’ignore rien du caractère déraisonnable et même absurde des terreurs spécifiques que provoque ma maladie. Et je n’ignore pas davantage de quel marécage intérieur pareille perturbation remonte chargée de toutes les guerres que la sexualité a faites à un enfant. J’en perçois aussi les contours éventuellement sociologiques, sinon politiques : la dimension « sociale » du trouble émergé au cœur de l’adolescent blessé par sa condition, de l’homme sorti de celle-ci mais retenu à elle encore et écrasé par les usages, les codes, les rites et le langage propres à son nouveau rang. Mais l’intuition née du travail d’introspection ni la connaissance livresque de ces choses n’empêchent rien. Si les conditions sont présentes, le mal tourbillonne dans mes pensées, dont il opacifie la lucidité, aussi sûrement qu’autour du sucre un vol de guêpes qu’il serait drôle de raisonner.

Le court texte (100 pages) d’Antoine Brea n’est assurément pas un récit judiciaire comme les autres. D’une rigueur dans l’énoncé technique qui pourrait l’apparenter au meilleur de maître Eolas, il ne prétend pas traiter toutefois, si ce n’est par incidence, de vastes questions de droit et de justice, qui jouent plutôt ici un rôle tragique de caisse de résonance bizarrement poétique pour une confrontation entre un être et un monde. La complexité d’un système, la multiplicité des causalités, l’instrumentalisation possible par telle ou telle partie, civile ou non, se révèlent sous la plume froidement, calmement, humblement désenchantée d’un narrateur désemparé, des facteurs d’horreur brute beaucoup plus sûrs, in fine, que tous ceux qui viendraient plus ou moins spontanément à l’esprit, avidité économique et cinéma fantastique inclus.

Le voyage en train Intercités vers la maison centrale de Clairvaux a été pénible. En ce début de mai il faisait déjà chaud et le soleil donnait en plein contre la vitre jouxtant mon fauteuil. Je transpirais au fond de mon costume. Je m’étais levé tôt, je sommeillais, mais à la gare de Romilly un confrère est monté qui a pris place en face de moi. Nous nous étions reconnus à nos dossiers sortis, et j’ai été contraint de soutenir la conversation quant aux avantages comparés d’être inscrit à Paris ou au barreau de Troyes. À peine étais-je débarrassé du gêneur qu’une compagnie d’élèves gendarmes a envahi la voiture et occupé très bruyamment l’espace. J’ai renoncé à me reposer. De toute façon, il faut le reconnaître, j’étais dans un état de grande nervosité. J’allais entrer pour la première fois en prison et me tenir en présence d’un assassin. L’idée m’impressionnait et dans le même temps me plaisait. « Une maison centrale reçoit les condamnés les plus difficiles. Leur régime de détention est essentiellement basé sur la sécurité », avertissait le site Internet du ministère de la Justice où j’avais été prendre l’adresse de Clairvaux. Y repensant, j’ai été traversé d’un frisson. J’ai ressenti une contraction brusque des muscles de mon visage. L’impression que partout autour on me scrutait. Je me suis enfoncé des boules Quies au creux des oreilles et repenché sur mon dossier.

Dans les parloirs assez peu feutrés des maisons d’arrêt, dans les files d’attente des lieux de recours, dans les bons restaurants où s’échangent des désarrois, dans les lieux secrets où de vilains messieurs (ou vilaines mesdames, n’en déplaise à Roland Delouya lorsqu’il traduisait Raphaël Aloysius Lafferty, autre maître secret de la hauteur béante) rêvent peut-être à de plus justes causes, il y a matière à un effroyable vertige. C’est tout l’art d’Antoine Brea que d’en avoir saisi, par des détours insoupçonnables, toute la glaçante poésie.

l'auteur Antoine Bréa

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Antoine Bréa - Récit d’un avocat, Série QR, Le Quartanier éditeur
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