Interview de Luz Jahnen, producteur du documentaire « Au-delà de la vengeance »

Interview de Luz Jahnen, producteur du documentaire « Au-delà de la vengeance »

Luz Jahnen est allemand, producteur du documentaire "Au-delà de la vengeance", humaniste, chercheur. Il défend l’idée qu’il est nécessaire de dépasser ce système basé sur la vengeance « si nous voulons aller vers une culture qui s’appuie sur la réconciliation comme forme de résolution des conflits et comme base d’une nouvelle culture non violente ».

Tu as publié l’étude « Vengeance, violence et réconciliation »,  tu as ensuite donné et tu continues à le faire, des ateliers sur ce thème dans différents pays, et maintenant tu produis ce documentaire « Au-delà de la vengeance ». Il semblerait que tu aies fait de ce thème ta priorité…

D’une certaine manière, oui. Au sens où ce qui me préoccupe principalement du futur immédiat et à court terme, c’est la violence. L’actualité et l’horizon humain me semblent assez obscurcis par les faits violents et les menaces de violence de toutes sortes. Et comme le monde du pouvoir politique et économique se montre incapable d’ouvrir des voies pour dépasser la violence, je crois que l’on a besoin de l’initiative d’individus, de groupes et de populations entières afin de développer de nouvelles réponses à la question ancienne et aujourd’hui pressante :

Comment les êtres humains peuvent-il vivre ensemble et développer un projet humain au-delà de la violence ? Eh bien, ce documentaire est une contribution à ce projet.

Et je suis sincèrement reconnaissant d’avoir trouvé Álvaro Orus, un ami madrilène qui, avec son expérience comme directeur de plusieurs documentaires, son propre intérêt pour le thème et à sa forme de travail, a rendu  en définitive ce film possible.

La première a eu lieu pendant le Congrès IPB International Peace Bureau, à Berlin, le 3 octobre 2016. La devise du congrès était « Le Désarmement, vers la construction d’une culture de paix ». Ce n’était pas un hasard que la première du documentaire soit prévue pendant ce congrès?

Oui et non. Depuis janvier nous travaillions avec Álvaro sur ce projet et – grâce à Alvaro qui respecte bien ses calendriers, pas comme moi (rires) – on voyait qu’on pouvait le terminer pour les dates du Congrès Mondial de l’IPB à Berlin. Et ça nous semblait être l’occasion idéale de pouvoir le présenter devant près de mille activistes et bénévoles oeuvrant sur le thème de la paix venus du monde entier. Nous avons pensé que c’était le public idéal pour présenter pour la première fois un documentaire qui parle du dépassement de la vengeance, de la violence personnelle et sociale.

De plus, ce documentaire a été produit sans aucun financement d’état ou culturel, grâce à la collaboration d’une quarantaine d’amis qui ont contribué de différentes façons: des entretiens, de la musique, des traductions, des voix, des amis qui nous ont reçu dans leur maison lorsque nous avons voyagé et réalisé la recherche. Pour toutes ces raisons, il nous semble que cela va très bien avec l’attitude de ces activistes internationaux habitués depuis des années à fournir un travail bénévole souvent ardu et à lutter pour promouvoir une nouvelle culture de paix. Et comme, en définitive, ce documentaire transmet un message très encourageant, bien que le sujet soit un peu difficile, nous espérons nous aussi  aider dans cette tâche avec la même force.

J’ajoute que dans la même semaine le film a été présenté dans sept pays – le même jour à Berlin et à Santiago du Chili – et nous disposons déjà des versions en espagnol, anglais et allemand… Étant donné qu’il s’agit d’une production à caractère international, cette manière de produire le film avec des personnes impliquées dans différents pays, a suscité l’intérêt de certains… Ainsi, il semblerait que ce documentaire avance en trouvant son chemin.

Les auteurs, certains mouvements, etc. disent que tant qu’il ne se produira pas une vraie réconciliation entre les personnes et les peuples, on ne pourra pas construire une véritable culture de paix.

Mmmhhh… il me semble qu’il faut inverser un peu cette idée que tu mentionnes. Une vraie culture de « paix intérieure » se traduirait par un autre traitement entre les personnes et les peuples. Avec « paix intérieure» je me réfère à la capacité de réconcilier mes blessures, les dommages que m’ont faits les autres. Ces faits, où sont-ils ? Et où me font-ils mal ? Dans ma mémoire !

Donc, tout appel à la paix et à la réconciliation commence –je crois– avec une attitude et une disposition très personnelle, pour traiter intentionnellement mes conflits passés et mes conflits actuels, et non pas d’une manière instinctive. Essayer de comprendre profondément ce qui s’est passé et pourquoi ça s’est passé. Je ne doute pas que depuis cette attitude naisse un autre traitement vers les autres. Ce sera comme mettre plus d’attention à un vrai équilibre mental.

Avec cela je ne veux pas dire, absolument pas, que nous devons arrêter de réclamer aux puissants d’en finir avec leur violence, avec laquelle ils produisent tant de souffrance, de misère et de danger pour le futur. Absolument pas ! Au contraire, la voix des peuples qui réclament la paix et la fin de la violence doit être plus haute et forte !

Mais, depuis où agissons-nous pour obtenir la paix et le dépassement de la violence ? Je dirais ceci, si tu me demandes depuis où on peut commencer une vraie culture de paix : depuis l’intérieur de nous, depuis un meilleur traitement envers nous-même et envers les autres !

Le « Revolver noué », « Knotted Gun » de Carl Frederik Reuterswärd

Le « Revolver noué », « Knotted Gun » de Carl Frederik Reuterswärd

Une culture de réconciliation personnelle et une justice qui ne soit pas vindicative… sont très révolutionnaires.
— Luz Jahnen

Je crois aussi que, étant donné que c’est utile pour la mémoire personnelle, il pourrait être sain pour la mémoire collective de jeter un coup d’œil libre et sans culpabilité au passé humain. Là, tu trouves parmi les merveilles de l’apprentissage humain beaucoup de faits très, très violents. Si violents qu’il nous coûte de les comprendre et de les intégrer comme une partie de notre histoire, comme par exemple les génocides actuels et ceux des siècles récents, à tel point que les peuples et les pays souvent ne veulent pas les accepter car cela entache leur mémoire collective. Je te donne un exemple : Combien cela nous coûte de voir, de comprendre et d’accepter notre passé cannibale ! Il est clair qu’il est plus agréable et inspirateur d’écouter un concert de violons de Mozart. Mais si nous voulons dépasser la violence humaine – et cela est indispensable et possible – peut-être serait-il bien d’avoir clair d’où nous venons, afin de comprendre avec plus de clarté que, face à la crise de coexistence d’aujourd’hui nous pouvons et devons presser le pas et résolument aller vers une culture de la non violence, une culture de réconciliation. Espérons que les jeunes générations s’intéressent à ce changement.

 D’où surgit ton intérêt d’étudier la vengeance et la réconciliation ?

Je suis né dans un pays, duquel est surgi, environ 25 ou 30 années avant ma naissance, un génocide contre des millions d’êtres humains, l’Holocauste. Avec 15 ans, et ayant grandi en Allemagne occidentale où les familles et les collèges préféraient ne pas parler du passé, j’ai vu pour la première fois des images des camps de concentration. Jusqu’au jour d’aujourd’hui les mots me manquent pour parler de ce que j’ai vu. Mais je peux t’affirmer que ces images ont cassé les limites ingénues de mon imagination. Que des êtres humains aient été capables de traiter d’autres êtres humains de la sorte… cela était très, très au-delà de ce que j’avais pu imaginer possible. A partir de ce moment, comprendre la violence humaine et trouver des chemins pour la dépasser sont devenus des profondes nécessités pour trouver un sens de vie. Et bien sûr, ils ne se sont passés beaucoup de jours pour que je trouve Gandhi et Martin Luther King, en lisant toutes ses idées, en essayant d’appliquer dans mon environnement ce que j’ai compris. Et ils ne se sont passés non plus beaucoup d’années pour trouver Silo, cet argentin qui a connecté sa profonde connaissance de l’être humain avec l’appel à la Non violence active et à la juste résistance face à n’importe quel type de violence et de discrimination.

Crois-tu possible de te réconcilier sans que d’abord il n’y ait de justice pour les coupables?

Oui. Je crois que ce sont deux choses très différentes. Me réconcilier avec ce qui s’est passé, c’est me réconcilier avec ma mémoire. Un acte intime personnel. Une grande partie du documentaire traite de cela et, je crois, l’explique bien.

La justice pour les coupables – si cela ne veut pas être seulement un déguisement de la vengeance – peut avoir deux fonctions : prendre des mesures pour éviter que le coupable ne répète ses actes, et aussi éclaircir la mémoire de l’ensemble social sur des faits violents cachés et niés.

En effet, la justice peut aider dans le sens de reconnaître devant les victimes de la violence, les malheurs commis par les coupables. Elle peut aussi compenser un peu l’impuissance vécue par les victimes de la violence avec le fait que la « société » se met de leur côté. Elle peut aussi faire sortir la peur de ce que cela peut se répéter à n’importe quel moment dans l’avenir. Mais cette reconnaissance ne servira pas nécessairement à la pleine réconciliation avec ce qui a été vécu.

Dans la situation actuelle, une culture de réconciliation personnelle et une justice qui ne soit pas vindicative, sont très révolutionnaires.

Elles ne correspondent pas avec l’actuel système, qui est basé sur la violence.

En définitive, à quoi cela sert-il de se réconcilier ?

Premièrement, cela sert sans doute, à trouver une paix interne face aux blessures que m’a produit “la vie”. Au lieu de vivre enchaîné dans la compensation de mes blessures et mes deuils, je m’ouvre à la plénitude de la vie et à la liberté interne. Libérer l’énergie vitale.

En deuxième lieu, développer une orientation mentale très différente, une orientation constructive et positive en faveur de tous, signifie, en définitive, abandonner un comportement vindicatif et se décider à donner un traitement réconciliateur à soi­‑même et aux autres.

Cela sera une contribution très bénéfique pour soi-même et un bon apport pour le développement d’une nouvelle culture humaine non violente. Cela a beaucoup de sens. Un chemin très, très inspirateur.

As-tu pu obtenir la paix quand des blessures irréparables se sont produites ?

J’ai pu me réconcilier avec des blessures qui m’ont fait beaucoup mal, et qui avaient à voir avec des situations et des relations importantes pour moi, qui ne peuvent pas être rétablies encore une fois comme « si rien ne s’était passé ». Dans le documentaire, il était très émouvant de voir comment quelques personnes interviewées décrivaient juste ce que tu demandes.

En revenant au documentaire et à quelques aspects que tu as décrit du processus vers la réconciliation, certaines des personnes interviewées expriment l’échec de leur vie, la souffrance que certains faits leur ont générée, puis la nécessité profonde de sortir de cette situation…

Il s’agit d’expériences très personnelles, où les réponses mécaniques ne sont plus suffisantes, elles sont épuisées, parce que l’on vit comme si l’on était dans une répétition éternelle, très éloignés du registre souhaité d’apprendre et de grandir internement avec de nouvelles compréhensions et des expériences intéressantes et belles. Je crois que beaucoup de personnes connaissent des situations de la vie qui deviennent une répétition plate, en produisant presque une sensation d’emprisonnement. Finalement, voir cela avec clarté, semble un peu dur, et on peut le vivre comme un échec. Mais comme il s’agit de quelque chose qui t’amène à comprendre beaucoup de choses et à expérimenter un renouvellement profond de la vie, alors bienvenus les échecs ! Ainsi certaines des personnes interviewées l’ont-elles compris,  mais,  mieux vaut les laisser raconter elles-mêmes…

30.10.2016 - Dario Ergas - Gabriela Amaya / Pressenza


Rédactrice en langue espagnole, Gabriela Amaya coordonne le bureau Pressenza à Madrid. Elle a travaillé à la radio et dans la presse écrite et a décidé il y a quelques années de développer son travail de journaliste en tant que bénévole professionnelle au service de la paix et de la non-violence. Elle est aussi impliquée dans différents collectifs et plates-formes qu'elle soutient avec son journalisme.

Vidéo. Elle a actuellement des sous-titres en espagnol (des traductions d’entretiens et de chansons), anglais et allemand. Avec le temps, nous allons ajouter des sous-titres dans d’autres langues et il y aura également de nouvelles versions avec la voix de la speakerine doublée dans différents langues.