La Nuit

La Nuit
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L'Argentine est un pays qui s'est effondré et qui a pu renaître de ses cendres. Pour comprendre un peu l'économie de Buenos Aires, il faut se plonger dans l'histoire complexe et tumultueuse de son histoire politique, truffée de coups d'état et de corruption, d'hommes politiques peu raisonnables qui ont étiolé le lien social et sesont enrichis au dépend du bien public. Aujourd'hui la situation s'est bien améliorée et la dette du FMI est quasiment remboursée. Mais  l'inflation galope (même si le gouvernement aime à dire que tout va bien) et le peso est une monnaie faible. Les  échanges au noir sont nombreux. On peut parfois payer son loyer en liquide moins cher s'il on paie en dollar, les restaurants ne rechignent pas à être payés en euros et le liquide est roi. Le change monétaire se fait par des réseaux parallèles; le touriste ne doit pas passer par la case officielle du bureau de change, il aurait l'air d'un imbécile au yeux du guichetier même. Le train est à moitié privatisé et ce sont les équipements publics qui sont les moins bien entretenus. Tout est un peu bancal et désorganisé mais il est assez clair que la prospérité que connaît l'argentine depuis ces dix dernières années est la conséquence positive d'un soin apporté à l'humain et aux services sociaux ... et sans doute aussi beaucoup à la libération des initiatives privées.

Buenos Aires est la ville de la débrouille et de l'entreprise personnelle. Ici on cumule toujours plusieurs jobs. Une baby sitter sera aussi organisatrice de concerts et fera des courses pour les personnes âgées. Une biologiste loue une chambre dans sa maison aux touristes de passage et pratique l'acuponcture dans l'atelier de son mari peintre et illustrateur. Les restaurants "a puerta cerrada"* très à la mode à Buenos Aires  sont aussi des endroits où l'on prend des cours de cuisine et le chef vous propose de traduire vos textes en espagnol. Dans la rue des myriades de métiers s'improvisent, les jeunes artisans sont pléthores. On est troublé par la grande force créatrice qui agit partout dans un joyeux chaos parfois certes, mais les artistes sont exigeants et très présents dans des lieux aux programmes très pointus. Cette explosion récente est le résultat heureux de la crise de 2001, qui a vu éclore partout des centres culturels alternatifs. A l'époque, les gens sortaient dans la rue pour former des groupes de discussions publics, créer de la solidarité et trouver des idées.

Tout semble possible et rien ne fait peur au porteño surtout pas la crise (il est le plus entraîné!). Il pourrait être un bon professeur pour l'espagnol en pleine panique actuellement. Il faut se rappeler que l'Argentine a choisi d'oeuvrer contre l'avis du système financier dominant qui pousse à acheter de la dette et altère le tissu vivant de l'économie réelle. Cette attitude est punie par le système bancaire qui n'aime pas qu'on se fiche de lui mais elle semble une voie nécessaire et finalement positive pour contrer les effets pernicieux des créances infinies et les baisses des salaires. 12 ans après l'énorme tsunami qui s'est abattu sur le pays, l'Argentine semble s'accommoder avec optimisme du désordre qui règne encore un peu. La consommation bat son plein et Buenos Aires semble gorgée d'une volonté puissante pour sortir de son destin tortueux. L'Argentine a une bonne longueur d'avance sur les pays d'Europe à la lisière de la déconfiture, elle a connu la catastrophe et en a fait quelque chose de vivant. Regardons-là !

* à porte fermée : souvent la maison du propriétaire est investie pour créer un restaurant, un salon de massage, une salle de concert

Céline Riotte

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