Burkina Faso : « Tu n’es pas un producteur laitier, tu es un vendeur de lait en poudre »

Burkina Faso : « Tu n’es pas un producteur laitier, tu es un vendeur de lait en poudre »

« Tu n’es pas un producteur laitier, tu es un vendeur de lait en poudre », dit un jeune propriétaire de laiterie, sûr de lui, de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso lorsqu’il salue un participant allemand de notre groupe. Il aborde ainsi directement la raison même de notre voyage au Burkina Faso : nous sommes ici pour constater les répercussions du lait en poudre européen et de la stratégie européenne en matière d’exportations sur le Burkina Faso. Nous, c’est une délégation de la confédération européenne des organisations de producteurs de lait, le European Milk Board, et des représentants d’organisations non-gouvernementales allemandes.

Le lait importé

Le lait importé

Au Burkina Faso, pays comptant 10 millions de vaches pour près de 17 millions d’habitants, la production laitière, les conditions de production et les prix payés aux producteurs sont aussi un sujet controversé. La production laitière est essentielle pour la survie des peuls, éleveurs et bergers traditionnels de cette région. Au même moment, depuis la fin du régime des quotas en Europe, des quantités de plus en plus importantes de lait en poudre arrivent en force sur le marché mondial et au Burkina Faso. Le Burkina Faso importe, chaque année, du lait en poudre pour une valeur de quelque 130 milliards de francs CFA, soit près de 198 millions d’euros. Rien qu’au Burkina Faso, les importations de lait en poudre enrichi ont augmenté au cours de ces cinq dernières années pour atteindre plus de cinq mille tonnes.

Le lait local

Le lait local

A Ouagadougou, nous rencontrons Korotoumou Gariko. Cette femme énergique est une pionnière dans le domaine des micro-laiteries au Burkina Faso. Elle produit du lait et le transforme depuis 1987 ; en 2001, elle créait, ensemble avec d’autres femmes, la « Table ronde sur le lait » dans le but d’accroître leurs ventes. La production laitière est ici entièrement entre les mains de femmes ; 95 pour cent du lait burkinabé est produit par les femmes. « Lorsque la production laitière devint lucrative, les hommes s’y sont tout à coup intéressés et voulaient devenir membres de notre coopérative. Mais nous sommes parvenus à empêcher cela », dit-elle en riant. Il est important pour les femmes d’être indépendantes. La position des femmes dans la société s’est améliorée depuis qu’elles subviennent aux besoins de leur famille. Lorsqu’est posée la question des importations de lait en poudre, Korotoumou Gariko se fâche : « Notre politique prend une mauvaise direction. Les échanges commerciaux de lait ne se déroulent plus que sur le marché mondial. Le Burkina Faso met ainsi sa propre alimentation en jeu. Il faudrait une politique qui promeuve l’ensemble du secteur laitier afin que tous les producteurs puissent accroître leur production et obtenir un bon prix. Cela ne peut pas fonctionner si les importations de lait en poudre bon marché en provenance d’Europe nous font concurrence. » A l’heure actuelle déjà, la poudre de lait coûte la moitié du prix du lait local ; nous en trouvons partout de petits sachets, sur les marchés et dans les kiosques. Le lait fabriqué à partir de poudre de lait et de matière grasse végétale coûte quelque 34 centimes alors que le prix du lait local se situe entre 76 centimes et 1,10 euro.

La production laitière est ici entièrement entre les mains de femmes ; 95 pour cent du lait burkinabé est produit par les femmes.

La production laitière est ici entièrement entre les mains de femmes ; 95 pour cent du lait burkinabé est produit par les femmes.

On demande souvent à Christoph Lutze et Johannes Pfaller, producteurs laitiers qui nous accompagnent au Burkina Faso, pourquoi ils font ce voyage. « Nous ne voulons pas que nos problèmes soient exportés. L’Europe doit entreprendre quelque chose pour gérer les volumes. Celui qui empêche d’autres pays de se développer, entrave son propre développement », dit Johannes Pfaller. Il a lui-même une exploitation de 120 vaches sur une superficie de 100 hectares, et il produit annuellement près d’un million de litres de lait. Depuis la crise du lait de 2009, Johannes Pfaller est très engagé dans la Fédération allemande des producteurs laitiers BDM (Bundesverband Deutscher Milchviehhalter). Christoph Lutze, producteur du nord de l’Allemagne, écoute et opine de la tête. « Apprendre à connaître les producteurs laitiers du Burkina Faso, est important pour moi ; je veux voir de mes propres yeux comment ils vivent. » Nombre de producteurs du Burkina Faso ne peuvent croire qu’il existe, en Allemagne, des exploitations de 160 vaches – comme celle de Lutze – qui doivent de plus en plus souvent se battre pour survivre.

Kerstin Lanje, Misereor

Extrait du Blog de Kerstin Lanje (Misereor)

http://www.europeanmilkboard.org/