Après la grève des loyers des résidences universitaires, manifestation à Londres de 15000 étudiants

Après la grève des loyers des résidences universitaires, manifestation à Londres de 15000 étudiants

En (c)ouverture, une photo de Taylor McGraa

Samedi 19 novembre, 15 000 étudiants ont manifesté à Londres contre les mesures d'austérité dans l'enseignement et le prix de la vie et des études pour les étudiants. Une idée venue de Londres : se mobiliser pour des loyers moins chers ! Et refuser de devoir s'endetter à vie pour payer son éducation. Aux USA, ces revendications d'une éducation gratuite et pas seulement réservée aux riches était au coeur de la campagne de Bernie Sanders. En France, vous verrez, nous en arriverons là un jour avec les programmes de la droite. Mieux vaut s'en inquiéter tout de suite.

Photography Taylor McGraa

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UCL Cut the Rent (« UCL baisse ton loyer »), un groupe de locataires des résidences étudiantes de University College London (UCL), une des universités les plus prestigieuses de Londres, ressort de cinq mois de lutte avec une idée en tête : la grève des loyers, c’est possible et ça marche !… Malgré les menaces d’huissier et d’amendes depuis janvier 2016, les étudiant.es mobilisé.es ont obtenu de l’Université une réduction symbolique des loyers de 1 million d’euros pour les deux prochaines années, ainsi que la mise en place d’un processus de négociation avec les gestionnaires des résidences.

En janvier 2016, lorsque la première grève des loyers commence dans une des résidences de UCL, 150 étudiant.es s’engagent à geler le paiement des loyers. Une semaine plus tard, un groupe de 40 locataires d’une autre résidence suit leur exemple. Après deux mois, c’est plus de 1 000 résident.es qui les imitent. Arrive la fin de l’année scolaire et c’est plus d’un million de livres – ou 1,2 million d’euros – qui « manquent » aux caisses de l’Université. Le 20 juin, UCL s’engage à diminuer les loyers de 2% et surtout à mettre en place un plan de discussion pour permettre aux résident.es de renégocier les loyers.

Des dettes de plus en plus pesantes, des loyers de plus en plus lourds

Cette victoire peut surprendre. Le Royaume-Uni n’est pas la figure de proue du militantisme étudiant et le contexte politique est loin d’être favorable. Les dernières luttes étudiantes – en 2010 face au triplement des frais universitaires, en 2015 de nouveau sur le même thème ou en 2011 contre la présence policière sur les campus – n’ont pas été couronnées de succès, loin s’en faut. L’attitude des autorités universitaires a été extrêmement ferme. En décembre 2014, par exemple, le président de l’Université de Warwick n’a pas hésité à faire arrêter les étudiant.es qui manifestaient sur le campus. Et le gouvernement conservateur n’a pas reculé d’un millimètre sur les frais universitaires – qui s’élèvent désormais à près de 9 000 livres l’année, ce qui ne l’a pas empêché d’être réélu en 2015. Aujourd’hui, les dettes étudiantes s’élèvent en moyenne à 40 000 euros après une licence de 3 ans…

Si le coût du loyer pèse dans la dette étudiante, son impact financier s’accentue en outre plus largement dans la société britannique. Une hausse de loyer de 7% par an n’est plus uniquement un phénomène londonien[1]. De plus en plus de personnes vivent dans le parc privé suite à la politique de dérégulation des loyers entamée par Thatcher en 1989 en parallèle à la privatisation du parc social. Le nombre de locataires du privé est ainsi passé de 7% de la population en 1989 à 14% en 2015 et les estimations projettent que 30% de la population vivra dans le parc privé en 2030. Pourtant, aucune régulation n’a été mise en place pour contrôler l’inflation des loyers. Ajoutez à cela l’arrêt de la construction de logements sociaux, le faible taux de construction dans le parc privé[2] et la politique Buy-to-Let (« Acheter pour louer ») mise en place dans les années 2000 qui favorise l’accès au crédit pour les propriétaires destinant leurs appartements à la location, et vous voilà en face d’un cocktail explosif. La plupart des locataires dépensent maintenant près de 40% de leurs revenus pour payer leur loyer (à comparer avec 20% pour les propriétaires à crédit). La situation devient de plus en plus intolérable et de nombreuses initiatives citoyennes pour promouvoir les droits des locataires et combattre les loyers excessifs – telles Generation Rentet ACORN en Angleterre ou Living Rent en Ecosse – sont apparues ces dernières années. Toutefois, aucune n’avait encore réussi à faire diminuer les loyers.

Photography Taylor McGraa

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La grève des loyers : une première à mettre au crédit des étudiant.es londoniens

Comment est-ce que les étudiant.es de UCL sont-il.les arrivé.es à faire baisser leur loyer ? Tout d’abord en n’y arrivant pas ! En 2015, il.les lancent une campagne, appuyée par des jours d’actions et une pétition, mais sans grand succès. La direction de l’Université refuse de bouger. En septembre 2015, il.les décident donc de passer à une offensive plus sérieuse. Il.les diffusent des tracts à travers toutes les résidences étudiantes de UCL dénonçant l’augmentation des loyers de 40% en 5 ans, alors même que 45% des sommes récoltées ont produit un bénéfice annuel direct de 20,5 millions d’euros pour l’université[3]. En octobre, en parallèle aux efforts de UCL Cut the Rent, des étudiant.es décident du gel des loyers à cause de conditions de vie inacceptables dans leur résidence – travaux, rats… Après un mois de grève, on leur accorde une importante compensation financière. Au vu du succès de cette tactique, le groupe de militant.es se propose de l’expérimenter pour protester contre les loyers trop chers. En décembre, il.les passent à travers les résidences et collectent les noms de personnes prêtes à s’engager dans une telle action. Une fois la masse critique de 100 volontaires franchie en janvier 2016, il.les se jettent à l’eau.

Et la suite parle d’elle-même : de 150, ils passent à 1000. Partie de UCL, la tactique inspire les étudiants de l’Université Goldsmith. D’une simple grève, il.les enchaînent avec des actions directes : manifestations, banderoles, campagnes d’affichage… Et l’opinion suit. L’Université, dès qu’elle réagit, est immédiatement discréditée. Ses réponses et/ou critiques des sources étudiantes sont vite exposées comme sans preuve tandis que l’histoire fait la une des journaux. Les résident.es gardent le contrôle de leur mouvement, ce sont les étudiant.es que l’on interviewe directement. L’affaire a culminé en juin dernier, au moment de la journée « portes ouvertes » destinée à présenter University College London aux futurs étudiants. UCL Cut the Rent menaçait, si les négociations n’aboutissaient pas, d’interrompre les portes ouvertes de la prestigieuse université. Celle-ci, sous la pression, a concédé une première diminution de 2,5% et a surtout accepté d’entamer des négociations plus sérieuses avec UCL Cut the Rent.

Quelles leçons tirer ?

Tout d’abord imaginer l’impossible, quand les choses deviennent trop désespérantes. La situation du Royaume-Uni ne prête pas à l’optimisme. Les étudiant.es sont dans une situation extrêmement précaire. Avec un bail d’un an non renouvelable, une double menace pèse sur leurs études et sur leur logement quand il.les se soulèvent. Mais se battre justement sur les terrains non balisés et non traditionnellement sujets de mobilisation ‘étudiante’, tel le logement, peut révéler des leviers de pouvoir inhabituels et redonner le goût de la victoire aux luttes étudiantes.

Deuxièmement, expérimenter. Mélanger les tactiques, préparer des actions pour menacer et d’autres pour gagner, des actions de mobilisation et des actions de réaction. Les insérer dans une stratégie de long terme, en acceptant les erreurs au début. Se réapproprier des outils « syndicaux » même sans syndicat, comme la grève dont la préparation minutieuse – collecte de noms, groupe facebook, réunions préalables – permet de s’assurer de l’efficacité pratique, au-delà de son invocation romantique.

Troisièmement, recommencer. Le renouvellement de la population étudiante en résidence est rapide – un, voire deux ans maximum dans les halls des universités britanniques. Transmettre les erreurs et les apprentissages, les outils développés – compte en banque, stratégies, etc. – et soutenir le réseau qui émerge seront des étapes cruciales dans la lutte contre l’endettement massif des étudiant.es, lutte qui n’est pas près d’être terminée !

Emma Saunders

[1] http://civitas.org.uk/publications/the-future-of-private-renting-2/ p.12

[2]http://webarchive.nationalarchives.gov.uk/20160105160709/http://www.ons.gov.uk/ons/dcp171766_373513.pdf p.13

[3]http://www.independent.co.uk/news/education/education-news/ucl-rent-strike-university-official-tells-students-it-is-a-fact-of-life-some-people-cant-afford-to-a6909736.html


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